Débat : mettre fin à la défiance à l’égard des énergies renouvelables

Bruno Peuportier, Mines ParisTech

Certains arguments d’ordre environnemental, social et économique, sont énoncés en France par un certain nombre de politiques et de médias à l’encontre des énergies renouvelables.

Pourtant, la plupart de nos voisins s’orientent vers des scénarios 100 % renouvelables : l’Allemagne bien sûr, mais aussi la Belgique, la Suisse, l’Italie et l’Espagne.

En cette période de vigilance sur l’équilibre du réseau électrique et de contexte international très perturbé, il est utile d’interroger cette « French touch » de l’énergie.

Performances en évolution rapide

De nombreux Français considèrent encore les énergies renouvelables comme marginales. En réalité, les filières renouvelables représentent presque 30 % de la production mondiale d’électricité, à titre de comparaison trois fois plus que l’énergie nucléaire.

Mais cette transition énergétique risque-t-elle de conduire à l’épuisement de certaines matières premières ? Un rapport publié en mai 2021 par l’Agence internationale de l’énergie montre que la contribution des énergies renouvelables à l’augmentation de la demande en minéraux est faible par rapport à la contribution des véhicules électriques, et que les ressources sont suffisantes pour la satisfaire.

Quartier à énergie positive à Fribourg en Allemagne. Bruno Peuportier, Fourni par l’auteur

Le silicium, principal composant des modules photovoltaïques, est très abondant et les nouvelles techniques de production en utilisent de moins en moins. La plupart des éoliennes ne font pas appel à des terres rares, et les matériels sont recyclés quasiment entièrement en fin de vie. Pourquoi alors certains pêcheurs français refusent-ils les éoliennes quand les pêcheurs danois en redemandent car elles favorisent les zones de reproduction des poissons ?

La transition énergétique allemande vers les renouvelables ne s’est pas traduite par une augmentation des émissions de gaz à effet de serre : elles ont diminué de 35 % depuis 1990. Selon une note de RTE, les productions éolienne et solaire françaises de 45 TWh ont quant à elles permis d’éviter l’émission de 22 Mt de CO2 en 2019.

Stockage des énergies intermittentes

Les productions éolienne et solaire sont variables en fonction de la ressource, mais prévisibles. Les électrolyseurs de puissance permettent de produire de l’hydrogène et peuvent être complétés par des procédés de méthanisation.

La pénétration importante du chauffage électrique, particularité également française, induit une très forte pointe de la demande lors des périodes froides.

Quel que soit le pourcentage de renouvelable dans le scénario énergétique retenu, il faudra de toute manière stocker de l’énergie pour couvrir ces pointes car on ne construit pas des centrales renouvelables ou nucléaires, nécessitant un investissement conséquent, pour ne fonctionner que quelques jours par an.

Tout moyen de production est par ailleurs sujet à des pannes, par essence imprévisibles, et c’est particulièrement vrai pour des centrales vieillissantes, la mise à l’arrêt d’une production de puissance importante pouvant d’autant plus menacer l’équilibre du réseau.

Quantifier leur occupation du territoire

Les scénarios les plus volontaristes, par exemple celui élaboré par l’association Négawatt, prévoient de l’ordre de 20 000 éoliennes terrestres en France métropolitaine, soit en moyenne moins d’une par commune.

Selon ce même scénario, la surface nécessaire de modules photovoltaïques équivaut à 5 m2 par habitant, ce qui représente moins d’un millième du territoire national et peut largement être atteint sur des espaces déjà artificialisés comme des toitures et des ombrières de parkings.

D’autre part, le concept d’« agrivoltaïque » est compatible avec certaines formes d’élevage et peut rendre des services très utiles à certaines cultures (protection de vignobles par exemple).

Incertitudes sur les coûts des différentes filières

Les énergies renouvelables sont-elles réellement plus coûteuses que l’électricité nucléaire ? De plus en plus d’économistes en doutent. Les résultats comparatifs dépendent d’hypothèses sur les performances des filières et des taux d’intérêt considérés pour les investissements.

D’autre part, le coût des productions renouvelables comporte des frais d’assurance. La filière nucléaire est assurée presque entièrement par l’État. Or même si la probabilité d’accident est faible, le coût des dommages potentiels est très élevé – et très incertain : entre 120 et 420 milliards d’euros, voire plus, selon la gravité des accidents d’après l’IRSN.

Le coût lié au stockage de déchets radioactifs pendant des milliers d’années est également incertain et potentiellement élevé car la maintenance de l’installation entraîne des frais.

Des aspects sociaux à ne pas sous-estimer

La précarité énergétique touche 12 millions de Français selon l’Observatoire national de la précarité énergétique, et 5,8 millions de ménages ont reçu un chèque énergie en 2021.

Les importations d’électricité sont actuellement massives, du fait du retard dans le déploiement des énergies renouvelables et de pannes ou de maintenance des centrales nucléaires. Ces importations sont coûteuses car elles ont lieu en période de pointe. L’État pourra-t-il indéfiniment subventionner l’énergie pour rendre ces dépenses acceptables ?

L’électrification promue, voire imposée dans le domaine du logement et du transport risque encore d’accentuer les pointes de demande, les surcoûts et les émissions de gaz à effet de serre correspondantes.

Urgence climatique et urgence énergétique

Le chantier de l’EPR de Flamanville dure depuis quinze ans au lieu de cinq initialement annoncés. La conception puis la construction de SMR (small modular reactor) prendraient du temps, tout comme la réalisation de réacteurs à fusion si cette technologie aboutit.

Face à l’urgence climatique, et à l’urgence de fournir une énergie à coût abordable, est-il raisonnable de s’opposer à un projet éolien ou solaire pour « préserver » un paysage ? Les paysages et le patrimoine bâti ne sont-ils pas menacés davantage par les tempêtes, inondations, sécheresses et incendies de forêt liés aux canicules que par des éoliennes ou des capteurs solaires ?

Et si l’esthétique est tellement importante, que dire alors des stockages de déchets radioactifs que nous laisserons à la postérité dans le sous-sol… en comparaison des inestimables peintures rupestres que nous ont léguées les hommes et femmes de la Préhistoire ? Retarder la nécessaire transition, ou se tromper sur les orientations de long terme nous imposera des efforts supplémentaires pour réduire notre consommation.

La sobriété constitue un élément essentiel de la politique énergétique, il ne faudrait pas la rendre insupportable par des choix inappropriés. Au lieu de chercher à justifier la procrastination, ne serait-il pas judicieux de regarder ce qui se passe au-delà de nos frontières où une formidable transition énergétique se met en place ?

Bruno Peuportier, Directeur de recherche en énergétique, Mines ParisTech

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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